De nouveau - oh ! cieux, que signifie cela ? -
Vous voulez que je rêve
D'une grandeur que le temps détruira ?
De nouveau vous voulez que je vois,
Parmi les ombres et parmi l'illusion,
Les splendeurs majestueuses
Que fait se dissiper le vent ?
De nouveau vous voulez que je touche du doigt
Le désabusement, ou le péril,
Auxquels par naissance toute puissance humaine
Humblement est soumise,
Auxquels par naissance toute puissance humaine
Humblement est soumise,
Auxquels il faut toujours être attentifs ?
Eh bien ! Je ne veux pas, je ne veux pas !
Sigismond
Qui peut savoir quelle est la réalité des rêves,
Outre celle de nous rendre anxieux de la vérité.
Pier Paolo Pasolini, Porcherie

Dans une Pologne imaginaire, un Roi lit dans les astres que son fils fera mourir son épouse en naissant et qu'il deviendra par la suite un
tyran sanguinaire pour son peuple. L'accouchement se révélant réellement fatal
la Reine, le Roi y voit la concrétisation du présage et décide de faire enfermer son fils dans une tour coupée du monde avec pour seule compagnie un geôlier précepteur.
A la fin de ses jours et résigné à devoir céder son trône à son neveu ou à sa nièce, le Roi est saisi de remords : est-il possible d'échapper à la fatalité ? L'Homme peut-il s'affranchir du destin ?
A l'aide du geôlier, il invente donc un stratagème pour se libérer de ces douloureuses questions : il s'agit d'endormir le prince captif et de le mettre ensuite à l'épreuve en le faisant se réveiller Roi au sein même de la cour ; et ainsi d'observer son comportement pour savoir s'il se révèle bon et sage ou brutal et dangereux...
Ecrit en 1636, La vie est un rêve est un classique d "l'âge d'or" espagnol. Dès sa création, la pièce connaît un retentissement européen étonnant.
Certes, le thème de l'illusion n'est pas nouveau : il est la base des contes orientaux (Les mille et une nuits) et Shakespeare au début de La mégère apprivoisée (1594) raconte déjà comment on se joue du chaudronnier ivrogne Sly en le faisant se réveiller dans le lit d'un seigneur... Pourtant l'originalité de la pièce tient au fait que ce "théâtre dans le théâtre" qui s'installe sous nos yeux n'a, pour une fois, pas besoin d'une troupe de comédiens pour faire vaciller la perception du monde de Sigismond.
L'oeuvre se caractérise notamment par le faible nombre de ses protagonistes, ce qui fait de La vie est un rêve une fable bien plus métaphysique qu'épique.
Et c'est précisément cette dimension qui m'intéresse par-dessus tout. Homme contrasté à la destinée chaotique, Calderon envisage le monde entier comme un théâtre. Plus philosophe et théologien que faiseur de théâtre, il fait de La vie est un rêve une interrogation profonde sur la volonté de l'Homme d'échapper à son aliénation, et donc sur notre capacité de résistance et sur l'affirmation de notre libre arbitre. Comme dans l'allégorie de la caverne de La République de Platon : "il faut assimiler le monde visible au séjour de la prison" et Sigismond apprendra dès lors qu'il est d'autres prisons que la tour dans laquelle il fut enfermé...
Le désir de prolonger l'univers de Pier Paolo Pasolini
C'est en travaillant sur Affabulazione que j'ai découvert la pièce de Calderon.
La question du père et les références aux mythes étaient centrales dans cette pièce du poète italien. Or, La vie est un songe est au carrefour des paternités : le père biologique, Basile, celui qui a renié l'enfant ; le père spirituel, Clothalde, qui a élevé Sigismond dans la religion catholique et qui lui a enseigné les sciences et les choses du monde ; le père caché (Clothalde encore !) après qui Rosaura (l'héroïne de la pièce, miroir féminin de Sigismond) courra sans le savoir pendant toute la pièce.
Les références mythologiques foisonnent également. Outre la référence à la caverne de Platon, la pièce fait également écho à Job ou à Oedipe et Calderon s'est certainement souvenu de l'histoire de Thérèse pour inventer l'épée de Rosaura avec laquelle Clothalde la reconnaîtra...
Mais au-delà de ces ressemblances thématiques qui me sont chères et qui attisent mon désir de représenter l'oeuvre (la paternité, la guerre, la résistance à la barbarie, la résignation des hommes, leur place face au pouvoir etc...); c'est essentiellement par sa dramaturgie qu'elle me rappelle le théâtre pasolinien.
C'est en effet, et avant tout, un théâtre de pensée et d'interrogations qui prend appui sur l'imaginaire du spectateur (une vague Pologne et son improbable Roi ne fondent-ils pas l'arrière plan de toute la pièce ?). Comme chez Pasolini, il n'y a pas, à propement parler, de héros positif, ni même de résolution : à la fin, Sigismond, devenu Roi, ne fait-il pas enfermer à sa place le soldat qui l'avait pourtant aidé à s'échapper ?
Le deuxième volet d'une dramaturgie du pouvoir
On peut donc lire La vie est un rêve comme une critique virulente du pouvoir et notamment de son arrogance et de ses certitudes et, en cela, la pièce peut être imaginée comme une suite éventuelle du Pylade de Pasolini.
Rappelons nous que l'Espagne de l'époque est une hyper puissance économique, militaire et culturelle qui rayonne sur l'Europe entière et sur le nouveau monde, c'est "le Siècle d'or espagnol". Et Calderon, comme tous les grands poètes, nous rappelle la fragilité des sociétés humaines et la fugacité de la gloire de ce monde.
N'oublions pas enfin que La vie est un rêve est écrite au début même du déclin de cette suprématie. Dans une époque où l'Occident semble être convaincu de sa puissance et de sa prédominance sur les autres nations, les mots de Pedro Calderon de la Barca résonnent dès lors étrangement en chacun de nous...
Le passage au grand plateau
La vie est un rêve sera créée sur le plateau du grand théâtre de la Maison de la Culture d'Amiens.
Il s'agira, pour moi, de ma première création sur une scène aussi vaste. Je retrouverai pour cela mes deux complices scénographes avec lesquels nous avions donné forme au "Théâtre de parole pasolinien" : Emmanuel Clolus et Camille Duchemin.
Toutes les difficultés scénographiques sont présentes dans cette pièce réputée difficile à mettre en scène par la multiplicité des lieux et des actions concomitantes.
Il s'agira, pour nous, de proposer un espace clair et lisible, qui libère l'imaginaire du spectateur et qui puisse permettre cette confusion entre illusion et réalité à l'image de ce curieux "hippogriffe violent" dont parle Rosaura à son arrivée. Il sera ainsi sans doute intéressant de ne pas toujours voir la Cour du Roi à travers notre regard de spectateur civilisé mais peut-être plus à travers celui de Sigismond, fauve parmi les hommes ayant grandi hors du monde et de la société.
Le grand plateau permettra donc un changement d'optique et d'échelle en passant par exemple brutalement de l'infiniment petit (la cellule de Sigismond) à l'infiniment grand (la surdimension du Palais).
Lieu du questionnement et miroir de notre monde contemporain, la scène devra être aussi un espace pour la Comédie que propose Calderon. N'oublions pas qu'il transformera lui-même La vie est un rêve en auto-sacramental à la à la fin de sa vie : c'est-à-dire en une pièce musicale et religieuse où le plaisir du jeu était central.
Une nouvelle traduction
Enfin, pour retrouver la beauté, la force mais aussi la fluidité de la Langue de Calderon, il me semblait indispensable de faire retraduire l'oeuvre afin d'échapper aux seules versions universitaires ou aux adaptations approximatives qui existent aujourd'hui.
Car La vie est un rêve est également un long poème dont la langue répond à une versification et à une métrique qui induisent le rythme de l'action. Calderon croit en la puissance du Verbe et dans la force dramaturgique des mots. Il fallait donc tenter de lui rendre justice.
Pour cela, j'ai fait appel à Denise Laroutis, traductrice reconnue et passionnée par Pedro Calderon de la Barca dont elle vient juste de traduire Le peintre de son déshonneur.
Une nouvelle traduction, c'est aussi l'occasion d'apporter un point de vue toujours plus contemporain pour cette oeuvre classique dont l'étonnante résonance aujourd'hui n'a d'égale que notre méconnaissance de la richesse du répertoire classique espagnol...
Comme Pasolini, Calderon questionne plus qu'il n'apporte de réponses et, en cela, il souligne le rôle essentiel d'un artiste dans une cité. Question centrale et incontournable que nous nous devons de soumettre aujourd'hui, plus que jamais, à l'épreuve du plateau.
Arnaud Meunier
15 septembre 2003
La vie est un rêve Pedro Calderon de la Barca
◼ la Compagnie