King Michel Vinaver
Arnaud Meunier est metteur en scène et directeur artistique de la compagnie de la Mauvaise graine, associée au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines depuis maintenant deux ans. Il mettra en scène la pièce King de Michel Vinaver dans le petit Théâtre du 16 au 26 janvier prochain. Actuellement en répétitions dans nos mûrs, il a accepté de répondre à nos questions.
Comment présenteriez-vous la pièce King de Michel Vinaver ?
King est l’avant-dernière pièce de Michel Vinaver. Elle raconte l’histoire vraie et sidérante d’un des premiers self made man à l’américaine : King C. Gillette, inventeur de la lame jetable telle que nous la connaissons aujourd’hui. La pièce offre la singularité d’être écrite pour trois interprètes masculins qui incarneront ce personnage aux différents âges de sa vie (jeunesse, maturité et vieillesse). Elle couvre donc une cinquantaine d’années, de ses débuts comme petit représentant de commerce jusqu’à sa mort, lorsqu’il finit ruiné trois ans après le Krach boursier de 1929.
King est un personnage absolument fascinant d’abord parce que c’est un inventeur qui grâce à son acharnement s’est retrouvé à la tête d’un des plus gros empires financiers du siècle et a fondé un certain nombre des principes du capitalisme tel que nous le connaissons aujourd’hui (je fais allusion ici à certaines pratiques telles que le matraquage publicitaire, le sponsoring des milieux sportifs, etc…). En même temps, c’est ce qui me fascine et qui a sans aucun doute subjugué Vinaver lui-même, il a été également un extraordinaire visionnaire. Ainsi quatre ans avant l’invention de la lame jetable, il écrit un ouvrage intitulé Le courant humain, véritable essai d’anticipation où s’élabore l’utopie d’un monde sans argent. Cette utopie repose sur l’abolition de la concurrence via la création d’une société humaine unique, la United, regroupée dans une ville construite au bord des chutes Niagara pour en fournir l’énergie. Dans cette ville, on ne travaille que cinq ans et les échanges se font sans argent…
Cela peut paraître pour le moins paradoxal ?

Quand on connaît la propre histoire de Michel Vinaver, qui a travaillé près de vingt-six ans au sein de l’entreprise Gillette Europe, on comprend d’autant plus qu’un tel destin l’ai fasciné.
Parlez-nous de la structure du texte…
J’aime à le considérer comme une véritable partition : Deux actes, trois parties, douze mouvements, soixante-quatorze morceaux ! Une architecture très élaborée et comme d’habitude, chez Vinaver, on retrouve son principe de dramaturgie fractionnée notamment par des processus de « collages ». Ainsi des extraits réels de l’ouvrage écrit par Gillette viennent entrecouper la narration de l’histoire à suspens du petit représentant enrichi par la première guerre mondiale. Trios et solos de comédiens alternent comme en une véritable symphonie… J’insiste beaucoup sur la notion de chœur auprès de mes comédiens…
Pouvez-vous nous parler du travail de répétition ?
Nous achevons notre second module de répétition. Le premier était consacré au « défrichage » de la pièce. Nous l’avons parcourue une première fois en son entier, en s’attardant sur tous les solos afin que les comédiens trouvent plus rapidement leurs repères.
Le second module a été d’avantage consacré aux trios, même si nous avons tout repris à zéro. La difficulté est de parvenir à trouver une énergie commune, et également un humour. En plus des trois « King », chaque comédien défend une dizaine de personnages comme : Lantie, la femme de King, Kingie, son fils, un journaliste, Henry Ford, lui même… Vinaver écrit, je crois quelque part, que son envie de départ était de « faire une expérience, celle d’une multiplicité de personnages dialoguant par la bouche d’un seul ». Il y a pour les comédiens une certaine jubilation à incarner tant de personnages. Il m’arrive d’évoquer le travail de one man show, Gad Elmaleh ou Philippe Caubère… Je demande à mes comédiens d’être « poreux », ils ne sont en réalité qu’une facette, qu’un tiers de ce personnage emblématique que fut King C. Gillette, revisité par le génie de Vinaver.
Vous retrouvez pour ce projet certains de vos proches collaborateurs ?
Oui, du côté des comédiens, je retrouve Philippe Durand que les St Quentinois ont pu voir l’an passé dans Il neige dans la nuit de Nazîm Hikmet et Gens de Séoul de Oriza Hirata, pièce dans laquelle jouait également Jean-Marc Eder. Néanmoins je travaille aussi pour la première fois avec beaucoup de plaisir avec l’acteur Philippe Mercier, qui incarnera avec élégance mon dernier King, celui d’après la crise…
À la technique, je suis resté fidèle à mon équipe : Camille Duchemin à la scénographie, Romuald Lesné à la lumière, Benjamin Jaussaud à la création sonore, Sophie Schaal aux costumes, Frédéric Gourdin à la régie générale et Suzanne Pisteur aux perruques et aux maquillages. Nathalie Matter qui est aussi responsable dans ma compagnie des ateliers et de la coordination de toutes les actions de sensibilisation est sur ce projet mon assistante à la mise en scène.
Pouvez-vous nous dire quelques mots de la scénographie ?
Elle évoluera au fil des différents mouvements avec un grand changement entre les deux actes, puisque l’entracte correspond au déménagement du personnage central, de la côte est à la côte ouest, suite à son éviction de l’entreprise qu’il a créée. Mais je ne veux pas trop en dire au spectateur. Il vaut mieux lui garder la surprise !
Comment ce spectacle s’inclut-t-il dans votre recherche de metteur en scène ?
King est pour moi la continuation d’un travail sur l’écriture de Vinaver débuté à Tokyo où j’ai mis en scène La Demande d’emploi en japonais avec les comédiens de la Compagnie d’Oriza Hirata en mai 2006. La pièce s’inscrit tout naturellement dans ma recherche d’un théâtre politique et poétique où la dramaturgie porte le spectateur dans son questionnement sans toutefois l’enfermer dans des réponses toutes faites car comme l’écrit Vinaver lui-même : « (ma façon d’écrire) est une manière de déranger l’ordre des choses sans le dénoncer. Toute dénonciation (même chez Brecht) appelle la défense et la contre-offense, l’affrontement… et la récupération. Je m’emploie à présenter un monde sans procès (la remarque est de Roland Barthes), mais mû de petites palpitations qui, à la longue, visent au grand ébranlement ».
C’est cette recherche commune à ces deux auteurs si chers à mon coeur (Oriza Hirata, l’an passé, et Michel Vinaver que je retrouve aujourd’hui) que je poursuis sans l’ombre d’un doute à travers cette nouvelle mise en scène.
Interview réalisée pour le Journal du Théâtre national de Saint-Quentin-en-Yvelines,
Novembre 2007
◼ la Compagnie