Pylade Pier Paolo Pasolini/Michèle Fabien et Titina Maselli

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Dimanche 1er décembre 2002, voilà plus d'un mois que nous arpentons la langue de Pasolini.


Pylade est un océan de mots et de poésie. Comme tous les océans, il impressionne par sa force, sa vigueur et sa beauté ; et comme tous les océans, il suscite à la fois peur et fascination.


Je pense que c'est comme cela que nous inviterons le spectateur à découvrir cette oeuvre : comme des marins qui partent à l'aventure, sui acceptent de larguer les amarres, de quitter le port rassurant, et qui devront plus se fier à leur instinct et à leur imagination qu'à leurs lointains souvenirs des Atrides et de l'Orestie.


"Pylade n'est pas le passé déguisé en présent, mais au contraire le présent déguisé en passé" nous dit Pier Paolo Pasolini. Et, en effet, c'est bien le présent qui nous obsède au fur et à mesure de notre travail et, donc, l'extraordinaire lucidité (presque visionnaire) de l'intellectuel italien. Car, à l'image du Choeur au début de la pièce, ne sommes-nous pas là tous à attendre un vent salvateur, une délivrance, un prophète ou un oracle qui nous délivrerait de cette apathie et de cet atavisme ambiants ?


Lors d'un de ses récents concerts, j'ai rencontré Giovanna Marini (chanteuse italienne qui a bien connu Pasolini) qui m'a raconté l'une des dernières interviews télévisées du poète. C'était au bord de la plage près de Rome, à quelques mètres à peine du lieu où, quelques jours plus tard, il sera retrouvé mort, assassiné. Il faisait froid et il y avait beaucoup de vent. Pasolini était très énervé et la journaliste très embarrassée. Il a quitté la voiture précipitamment et il est allé humer l'air de la mer. Il était fou de rage, il disait : "c'est vrai, nous sommes dans un régime démocratique, c'est indéniable. Mais ce nivellement culturel auquel le fascisme n'avait pu parvenir en plus de vingt ans, la civilisation du bien-être l'a obtenu en quelques années seulement. Nous sommes déjà morts et nous ne le savons même pas !".


Contrairement à certains intellectuels italiens, je ne pense pas que Pasolini était un nostalgique qui prônait le retour à l'âge ancien. Simplement, tel Socrate, il éveillait nos consciences sur la différence entre développement économique et progrès social, entre un monde nouveau et un monde meilleur.


Car ce "nivellement culturel" dont il parlait, il y a bientôt trente ans, ne sommes-nous  pas  les  premiers  à  le  subir  et  à  le  regretter  ?  Cette omniprésence de la télévision qui impose ses normes, ses cadres et ses rythmes n'est-elle pas une des sources les plus importantes de la violence d'aujourd'hui ? Grande propagandiste d'envies (et donc de frustrations), première productrice de notre cinéma national, principale source d'information, n'est-elle pas la première à formater par l'image (et donc, par ce qui est le plus accessible) nos pensées et notre sens critique ? Quelle grande émission culturelle connaissez-vous aujourd'hui ? Quelle place reste-t-il dans ses grilles de programmation pour le développement d'une pensée, d'un argumentaire ou d'un point de vue sur nos sociétés contemporaines ?


Alors, oui, face à cela, donner à représenter Pylade me semble relever de l'acte de résistance.


Un acte joyeux et nécessaire, en affirmant une distribution nombreuse et jeune sur le scène, dans un procédé et un temps de narration qui n'est pas celui de la télévision et dans l'espoir de susciter en même temps plaisir et réflexion, pour être ces "compagnons qui luttent et chantent encore".


Pylade est une pièce difficile et exigeante et pourtant, je reste convaincu qu'elle peut être accessible au plus grand nombre. Pasolini a cherché à inventer un "Théâtre de Parole adressé à de nouveaux destinataires" et, effectivement, si l'on arrive à mettre de côté "l'obsession de tout comprendre" et à se laisser porter et traverser par la poésie alors nous arriverons, sans doute, ensemble à naviguer sur cet océan et à éprouver le bonheur d'un grand voyage.


Arnaud Meunier

1er décembre 2002

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