Pylade, tout
S'effondre autour de nous ;
Notre travail, nos espoirs sont
Autour de nous comme des yeux vides.
Jamais comme aujourd'hui, nous n'avons eu le devoir
De comprendre et de discuter ce qui arrive,
Et toi, tu n'as rien à dire ?
Le Choeur
Pylade ou la figure de l'opposant
La démocratie est-elle un rêve ? La liberté, une utopie ?
Pylade commence au moment où Electre de Sophocle finit. Oreste est revenu, il a retrouvé sa soeur, et ensemble ils ont vengé le meurtre de leur père Agamemnon, sauvagement assassiné par Clytemnestre et son amant Egisthe.
De cette vieille histoire des Atrides, Pier Paolo Pasolini retient deux arguments : l'un politique et l'autre poétique.
Politique, à travers l'histoire d'un Oreste assassin mais repentant, éclairé par la raison d'Athéna et jugé par un tribunal humain (et non divin), qui cherche à mettre en place un gouvernement d'hommes et à propager l'idée de démocratie.
Oreste tente d'oeuvrer pour la citoyenneté et la prospérité en s'affranchissant de son histoire sanguinaire et des divinités féroces et obscures qui présidaient jusqu'alors à la vie de la cité.
Mais Electre refuse de le suivre dans cette entreprise, préfère se vouer au culte des pères et prie toute la journée. Elle veut "garder allumé le feu qui illumine la grandeur du passé".
Quant à Pylade, le personnage muet (chez Sophocle, chez Eschyle), véritable figure de la fidélité et de l'obéissance, il assiste impassible à la mise en place de ce nouvel ordre politique jusqu'à "l'évènement" : sa prise de parole.
Et c'est cette prise de parole qui constitue la pierre angulaire de toute la pièce.
Pylade s'oppose, voit dans les espérances d'Oreste le signe de l'injustice.
Il n'est plus alors le silencieux, le discret, le timide, l'ami de toujours mais le différent, l'homme par qui le scandale arrive.
Dans le changement apparemment salutaire et démocratique qu'Oreste propose aux citoyens d'Argos, Pylade ne voit que régression et myopie de l'homme d'Etat.
Il souhaite renverser ce nouveau pouvoir qu'Oreste incarne : celui de la raison politique qui fait fi de l'Histoire. Il part alors se réfugier dans les montagnes avec les ouvriers et les paysans et devient naturellement le chef des exclus et des révoltés.
Pylade prend donc la place de l'intellectuel critique et résistant dont la figure est si chère à Pasolini.
Dans le refus de Pylade de ce nouvel ordre, Oreste ne lit, lui, qu'un comportement anachronique.
Pasolini développe alors l'argument poétique de Pylade.
Car, au déroulement politique des évènements se mêlent les liens affectifs entre les trois protagonistes. Oreste incarne le "grand frère", le fils du roi qui a osé tuer sa mère et venger son père. Il est un personnage empreint de sainteté et d'ambiguïté par qui Pylade et Electre restent indéfectiblement troublés.
Et c'est précisément ce trouble qui intéresse Pier Paolo Pasolini, car, comme dans les cinq autres pièces écrites à ette époque (Bête de style, Orgie, Calderon, Porcherie et Affabulazione), il cherche à comprendre le monde qui l'entoure à la lumière des mythes archaïques et fondateurs tout en y mêlant sa propre intimité.
Pylade est ainsi le marginal, à l'amour empêché, qui voudrait "dire des choses qui ne peuvent pas se dire et qui ne peuvent pas s'entendre non plus."
Comme dans Affabulazione, Pier paolo Pasolini fait aussi de Pylade une fable. Celle de la rhétorique de la Raison qui prétend montrer le Monde sous son jour "naturel".
Car les promesses d'un monde meilleur qu'Oreste fait à ses concitoyens paraissent raisonnables, indiscutables ou sans meilleures alternatives : elles semblent aller dans le sens de l'Histoire...
Oreste est-il dè lors le chantre précurseur de "la pensée unique" ? Peut-être...
Toujours est-il que Pylade distingue, lui, clairement la différence entre développement et progrès...
Mais, comme toujours chez Pasolini, tout est léger comme dans un rêve et le spectateur ne sera pas tenu en haleine comme dans un drame policier mais bel et bien bousculé par cette histoire qui ne propose aucune résolution.
Avec humour et une douce ironie, il désamorce constament la dramaturgie de l'oeuvre pour en faire un grand poème épique, sujet à méditation.
Bien entendu, on peut lire dans Pylade la douloureuse question de l'apprentissage de la démocratie et de la citoyenneté dans l'Italie dévastée par la guerre et profondément marquée par près d'un quart de Siècle de régime fasciste ; Pasolini est un intellectuel qui ne pouvait qu'être hanté par ces questions.
Evidemment, c'est également en plein avènement de la "société de consommation" que la pièce est écrite (1967) et l'homme de gauche qu'est Pasolini y voit matière à Théâtre.
Oui mais dans Pylade, c'est avant tout d'Art et de poésie dont il s'agit et plus précisément de la place du poète face au pouvoir.
Et retrouver la langue "à la fois trop facile et trop difficile" de l'auteur de Théorème est toujours un choc et une jubilation parce qu'à la beauté du poème répond l'intelligence du dialogue socratique et c'est en cela qu'elle nous paraît universelle.
Comment, dès lors, ne pas voir aujourd'hui, dans l'Italie de Berlusconi, dans la difficile reconstruction politique de l'Europe de l'Est, dans les promesses de confort et de liberté des grands propagandistes médiatiques, publicitaires ou politiques de nos sociétés occidentales, le signe de la clairevoyance de Pasolini, dépassant par là même les analyses de Baudrillard ou de Bourdieu ?
Jusqu'à cette anecdote des vaches, qui deviennent folles quand les Euménides redeviennent Furies...
Un projet de Compagnie
Pylade est un projet avant tout collectif qui repose sur la capacité de chacun "à jeter son corps dans la lutte.
La distribution reflète donc tout naturellement ce désir d'une équipe nombreuse et jeune.
Car la jeunesse est au coeur de Pylade. Jeunesse confrontée à ses idéaux, à ses aspirations et à son positionnement face au pouvoir. Jeunesse perdue dans la confusion des sentiments, quêtant sésespérément des repères et pourquoi pas, une spiritualité.
Ce qui m'intéresse donc, c'est d'interroger le rapport de cette jeunesse au texte de Pier Paolo Pasolini. Car, telle Athéna qui livre sa deuxième prédiction non pas pour "celui qui vivra cette histoire mais pour celui qui l'oubliera", il me semble important de voir à quel point l'oubli a fait son oeuvre et de sonder la place de la pensée aujourd'hui.
L'équipe de comédiens comporte neuf anciens complices qui ont traversé l'aventure de la Compagnie et cinq autres jeunes comédiens chez qui j'ai trouvé une curiosité forte pour ce "Théâtre de parole" et pour la création contemporaine.
Nous collaborons pour cela avec le Jeune Théâtre National. Le choix des interprètes ne s'y est pas fait en fonction de l'idée d'un "rôle" mais bien plus sur celle de l'engagement et de la recherche individuelle et artistique de chaque participant.
Un artiste, comme un bon artisan, cherche toujours à façonner ses outils. Il me paraît dès lors tout à fait essentiel de penser la formation des futures générations d'acteurs pour trouver les interprètes adéquats à ce langage.
Retravailler sur une pièce de Pier Paolo Pasolini me permet aussi de poursuivre ce choc incroyable qu'a été la rencontre avec cette écriture, d'affiner ma propre singularité par rapport à cet auteur et de propager cette poésie encore inconnue en France.
Les traductions de ces pièces ont à peine dix ans, Pylade n'a plus été joué depuis huit ans, Pasolini est donc, chez nous, un tout jeune auteur contemporain !
Parmi les "intuitions de travail" (ou les "obscurs pressentiments" comme les appelleraient Peter Brook), certains s'affirment déjà comme des postulats.
Le plus important est le traitement que je souhaite avoir du Choeur.
A la fois, réminiscence de la dramaturgie grecque et véritable figure de l'ordre établi (et par conséquent du conservatisme), le choeur est lié à l'ordre des morts. J'ai donc voulu collaborer avec Bérangère Vantusso, marionnettiste, afin de dédoubler les comédiens par ces représentations figées que sont les marionnettes.
"L'Acteur et son double" constitueront donc un de nos axes de travail.
Emmanuel Clolus réalisera la scénographie, prolongeant ainsi la complicité que nous avons eu en travaillant sur Affabulazione.
Nous centrerons, encore une fois, tous nos efforts sur le traitement physique de cette parole pasolinienne, si délicate et difficile à transmettre,
et sur la lisibilité de la structure de la pièce. C'est le pari d'un espace suffisamment signifiant pour éclairer le spectateur, mais qui garde toutefois sa part d'imaginaire et de mytère pour ne pas enfermer, ni contraindre, le sens du propos poétique et philosophique.
L'espace vide, l'espace perdu
L'incantation est incarnation à une lettre près. (Olivier Py)
Ce qu'il y a de plus difficile dans "le Théâtre de parole" tel que le définit Pier Paolo Pasolini, c'est de résister à la tentation de l'oratorio, de ne pas complètement se satisfaire de la seule poésie, de trouver une forme visuelle évolutive qui aide le spectateur à entrer dans l'univers de l'auteur tout en lui laissant une certaine liberté de regard et de voyage face au texte.
Il faudra trouver cela. Une forme où le spectateur ait la liberté du lecteur face à sonlivre. Une forme qui s'affranchisse du "Théâtre de bavardage" au moment même où elle refuserait celle du "cri et de la gesticulation".
Voir cela aussi : l'acteur changé par une parole, par sa parole, son humilité.
Comme le dit très bien Olivier Py dans son Epître aux jeunes acteurs : "il s'agit de se confondre avec son dire , avec le désir de dire, avec le désire
de dire qui est la seule chose dite par le dire, se confondre avec le dire comme le Christ est confondu avec la croix."
Et rester joyeux aussi ! Et amoureux : pourquoi pas ?
Partir de l'espace vide, celui de Peter Brook, et affirmer nos espaces perdus, ceux de Claude Régy.
Pylade est une oeuvre contemporaine poétique et universelle. Elle n'a rien de didactique, au contraire : elle est la figure de la résistance par sa forme et son propos. Elle oblige à inventer et à réinventer, à se tenir aux aguets, tout le temps, toujour.
Je souhaite en faire un manifeste artistique et esthétique soudé à une qualité qui me paraît essentielle aujourd'hui : la sincérité.
Arnaud Meunier
Le 17 février 2002
Pylade Pier Paolo Pasolini/Michèle Fabien et Titina Maselli
Note d’intention
◼ la Compagnie