Note d’intention, Arnaud Meunier



L’année où tout était encore possible…


Gens de Séoul se déroule pendant l’été 1909, un an exactement avant que la Corée ne soit définitivement annexée par le Japon (la domination y sera violente et longue puisqu’elle durera jusqu’à la capitulation japonaise de 1945).


La décision de principe, concernant l’annexion, est cependant arrêtée depuis le printemps déjà. Quand la pièce commence : tous les personnages sont donc bien au courant qu’il ne s’agit plus que d’une question de temps…


Ainsi, Oriza Hirata choisit de décrire le colonialisme ordinaire dans une famille japonaise aux mœurs libérales, qui s’enorgueillit de vivre dans un intérieur occidentalisé, et qui représente la partie la plus progressiste des Japonais. Celle par qui le « sursaut » aurait pu advenir.


Quand il écrit la pièce en 1989, Hirata a 27 ans. L’empereur Hirohito vient de mourir, emportant avec lui, les souvenirs les plus douloureux de l’histoire japonaise du XXème siècle.


C’est précisément, je crois, ce désir de questionner cette mémoire enfouie par les japonais, qui subitement passés après les deux bombes atomiques du statut d’agresseurs à celui de victimes, qui a guidé le désir d’écriture de Gens de Séoul.


Nous sommes tous les héritiers d’un colonialisme


Depuis ma rencontre avec la veuve d’Abdelkader Alloula et notre travail avec la compagnie algérienne El Ajouad en 2003 (année de l’Algérie en France), j’avais le désir profond de pouvoir parler de l’héritage du colonialisme dans ses aspects contemporains. Les émeutes de banlieue en France en octobre/novembre 2005 et le débat surréaliste autour de la loi sur « les aspects positifs de la colonisation » ont achevé de me convaincre qu’il y avait urgence à questionner tout cela sur un plateau.


Gens de Séoul est la première pièce que j’ai lu qui abordait le colonialisme, sans didactisme ni manichéisme ;   sous un angle décalé avec une profonde finesse, beaucoup d’humour et de poésie.


Une dramaturgie du quotidien, un texte partition


Faire partager aux spectateurs un espace et une durée, « transcrire la réalité avec 5 cm d'écart » : c'est le souci d'Oriza Hirata.


Cet écart s’appuie dramaturgiquement sur plusieurs postulats : les répliques sont généralement très brèves, les comédiens peuvent traverser le plateau sans forcément avoir à parler, beaucoup de réactions se font par interjections (Hum, Ah, Eh etc…), plusieurs conversations peuvent se dérouler simultanément, les personnages peuvent parler dos au public, la distribution est nombreuse (17 personnages) mais il n’y aura jamais plus de 10 personnes en même temps sur le plateau, certaines répliques peuvent être dites si doucement qu’elles sont à peine audibles pour certains spectateurs.


Une comédie féroce, un théâtre du voyeurisme


Mais où veut-il donc bien en venir ?

C’est la question que tout spectateur se pose devant cette apparente banalité où l’action dramatique semble se dérouler sans jamais prendre en compte la présence du public dans la salle. Pas d’interpellation, de monologue réflexif permettant une synthèse des enjeux, aucune invitation à tirer des leçons de quoi que ce soit. Et par la même, c’est tout l’art de cette pièce et de cette dramaturgie si contemporaine et si singulière qui commence. En faisant du spectateur un voyeur et en nous plongeant dans cette comédie féroce, Oriza Hirata nous prend dans un double mouvement. Celui qui nous fait découvrir ces pages du colonialisme asiatique encore peu connues en France et celui, plus subtil et plus subversif, qui nous amène à nous interroger sur notre propre mémoire, et sur nos responsabilités individuelles et collectives.


Oriza Hirata s’attache à montrer sans juger, mais en questionnant.


C’est Michel Vinaver qui résume le mieux, je crois, dans ses Ecrits sur le Théâtre, ce que l’on pourrait dire de plus juste sur la dramaturgie d’Hirata: « (ma façon d’écrire) est une manière de déranger l’ordre des choses sans le dénoncer. Toute dénonciation (même chez Brecht) appelle la défense et la contre-offense, l’affrontement… et la récupération. Je m’emploie à présenter un monde sans procès (la remarque est de Roland Barthes), mais mû de petites palpitations qui, à la longue, visent au grand ébranlement »



Arnaud Meunier


Gens de Séoul

Oriza Hirata


Une création théâtrale mise en scène par

Arnaud Meunier

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